Extrait du chapitre I

Extrait

 

TUEUR DE DRAGONS

 

 

Il se tenait sur le chemin de ronde, surplombant le village parsemé de cadavres, devant lui. Derrière, depuis le pic de la Montagne des Glaces, il avait vue sur toute la blanche étendue, parcourant le monde jusqu'à l'horizon, ainsi que sur la côte escarpée et la ligne gris bleuté de l'océan. Il ne prêtait nulle attention à la morsure glaciale du vent qui faisait voltiger sa cape noire autour de sa sombre armure de lourd métal. Il n'avait d'yeux que pour les guerriers s'affrontant jusqu'à la mort, invoquant Donar et la Dame ; pour le choc du métal contre le métal ; pour le nectar vermeil sur le tapis blanc. L'immense bloc de basalte anthracite était couvert çà et là d'un fin manteau poudreux, et le givre s'accrochait sur les habitations basses aux murs crayeux. Un rayon de soleil perçait à l'occasion les nuages défilant, moutonnant, comme pour mettre en relief quelque détail de la scène de bataille.

Entendant le bruit des passes d'arme et le cri des mourants se rapprocher, il sut que l'ennemi était en ses murs, tout près. Ses défenses percées, une seule chose à faire ne lui restait. Il se dirigea lentement vers la halle, quittant le chemin de ronde enneigé, et s'assit dignement sur son trône.

Il ne se leva pas lorsqu'un groupe entier de guerriers fit irruption. Il continua de regarder droit devant lui, tout en s'appuyant sur son épée, mains croisées, comme un tranquille chef de famille s'appuierait sur une canne sculptée.

« Debout et affronte-moi, Svardrekkin. » dit une voix claire et volontaire. Lentement, il obéit à l'injonction prononcée. Derrière son lourd casque couvrant intégralement son visage, ses yeux semblaient de ténèbres faits. Les pointes saillantes du heaume lustré, les lourdes épaulières, les épais gants de cuir et les bottes d'acier fourrées, plastron et jambières, le tout couvrant une côte de mailles noir de jais, ajoutaient à l'aspect irréel du chef de guerre redouté. Les guerriers qui l'entouraient, tenant hache, lance, masse ou épée, étaient tels des statues, figés, sentant la tension palpable de l'air gelé. Sans dire un mot, dignement, le combattant leva sa lame et se mit en garde, ses yeux emplis de flammes.

Comme un seul homme, les guerriers se jetèrent à l'assaut. Leurs mouvements coordonnés, pourtant si parfait, ne semblaient jamais parvenir à toucher ; l'homme à la lourde armure aisément se mouvait, sous le poids de l'acier. Il maniait son imposante épée comme la plus légère des dagues, fouettant l'air de sa lame, fluide comme la vague. Un guerrier frappa d'estoc avec sa lance ; elle fut brisée, et son cœur percé. Deux autres attaquèrent de concert, avec aisance, l'un d'un mouvement circulaire ascendant, l'autre verticalement ; tous deux furent fauchés avant même de voir leur arme levée, l'un eut la tête tranchée, l'autre fut éventré. Sans même se retourner, le Svardrekkin empala d'un coup sec le guerrier derrière lui avant de retirer sa lame en un mouvement, comme un loup retire ses crocs du cerf assassiné. L'escarmouche fut terminée en un éclair.

Ils se tenaient désormais tous les deux face à face, l'homme à l'armure d'acier et le guerrier aux cheveux d'or.

« Tu oses me défier, moi qui suis le Dragon Noir. » La voix de stentor du Svardrekkin claqua comme le tonnerre dans l'air. « Tu es un garçon brave, mais seras mort ce soir. »

« Ne m'appelle pas ''garçon''. Mon nom est Balder Wodenson, roi des Aesir ! C'est en ce jour d'hiver que de ma main je mettrai un terme à ta folie et restaurerai la paix. »

« Idiot ! Un nom n'est rien, tout juste une commodité bonne à t'identifier. Ce n'est nullement le nom que l'on te donne à la naissance qui détermine qui tu es, mais celui que tu te forges dans le feu et la glace, celui né de ton sang. Mon nom est Svardrekkin, et pour ma lame, tu n'es qu'un autre cadavre inconscient. Ton nom n'est rien. Ton titre n'est rien. Tu n'es rien. Rien ! Laisse parler ta lame et laisse-moi voir qui tu es ! »

Sans plus d'ambages le guerrier noir attaqua vivement. L'autre esquiva et se mit en garde instantanément. Ils se tournèrent autour un instant, comme le jeune loup tourne autour du chef de meute avant de frapper. Ils échangèrent quelques passes d'arme, plus pour se jauger que pour tuer. Balder, entre deux estocs, siffla:

« Tu dis qu'un nom n'est rien ; pourtant rappelle-toi bien : Si je te dis ''Siegfried'', que me réponds-tu donc ? »

Le Svardrekkin se figea un instant.

« Ce nom ne signifie plus rien pour moi. Ce Siegfried dont tu parles, tiré de mon passé, n'est qu'un fantôme de plus, que j'ai assassiné. »

Pourtant, malgré son impassibilité, malgré le vide en son cœur, malgré les ténèbres en son esprit, il se souvenait.

 

***

 

 

« Ah, Siegfried, te voilà pour le Thing, toi aussi ! »

Il venait juste de finir de monter sa tente lorsqu'il fit face à la jeune fille qui lui souriait.

« Eh bien oui, me voici comme chaque printemps. Il est bon de te voir, Hrorki, après ce temps ! »

Elle lui prit la main tandis qu'ils traversaient Thingwald, la plaine où se tiendrait l'assemblée. Les marchands avaient déjà posé leurs étals, les Skaldar jouaient de la harpe en chantant, et les chamanes préparaient leurs totems pour la célébration qui aurait lieu le soir. En chemin, un homme de son village demanda de l'aide à Siegfried pour décharger quelques sacs de grain de son chariot, ce que le jeune garçon accepta avec grâce, échangeant mots et sourires avec le marchand.

« Mes frères, » appela une voix, « le Thing va bientôt débuter. Veuillez prendre place. »

Siegfried et Hrorki s'assirent sur les bancs, face à une estrade de bois sur laquelle se trouvaient deux sièges : celui du Récitateur de la Loi, et celui du Jarl, qui prirent place à leur tour. Derrière eux se trouvaient les trois jurés qui rendraient les jugements finaux avec le Jarl. Le Récitateur rappela un tiers des lois claniques, puis il ouvrit l'assemblée.

Une fois le prix des marchandises fixés, les alliances entre les clans scellées ou rompues, les mariages annoncés et les nouvelles des autres districts et provinces du Midland propagées, l'on en vint aux procès :

« Le premier sujet sera de discuter de la peine de Bjarnulf Ronulfson, accusé du meurtre de son frère Geralt. Lève-toi, Bjarnul Ronulfson. » intima le Jarl. Un homme au visage fermé se leva et fit face au peuple assemblé. « Bon nombre de témoins t'ont vu commettre ce forfait au cours d'une rixe. Qu'as-tu à dire pour ta défense ? »

« Je n'ai jamais voulu le tuer... » marmonna l'homme. « Cet idiot est mal tombé et son cou s'est brisé... »

Le Jarl, vêtu d'une riche tunique carmine, considéra sévèrement l'homme qui se trouvait en face de lui.

« Le fratricide est un cas d'Obotamal, c'est à dire qu'aucune compensation directe n'est prévue par la loi. Il appartiendra aux jurés de décider de ta peine, lorsque chacun se sera exprimé. Pour ma part, je te souhaite la mort. »

Des murmures se firent entendre. L'exécution était une peine rare, encourue par les violeurs, les traîtres et les lâches de la pire espèce.

« Quelqu'un souhaite-t-il s'exprimer quant au sort de cet homme ? » demanda le Jarl, qui semblait plus défier quiconque que poser une vraie question.

« Je le souhaite. » Ce fut Siegfried qui parla. « Mon Jarl, la mort est un châtiment injuste pour Bjarnulf ; je le connais, j'ai déjà eu affaire à lui lorsque je venais lui livrer les outils qu'il avait commandés. Ce n'est pas un mauvais homme, mais la mort de son épouse des suites d'une longue maladie l'a fort affecté ; j'étais là lors de la rixe et cela se passa comme il le dit : Geralt est tombé. Je suis certain que Bjarnulf n'a jamais voulu cela. Perdre son frère, par sa propre faute, n'est-ce pas là déjà peine suffisante ? »

L'accusé lui lança un regard à la fois blessé et reconnaissant. D'autres murmures se firent entendre, et les jurés débattaient entre eux.

« Très bien. Si la mort te paraît trop cruelle, je demande le bannissement. »

Le Jarl parla lentement. Il savait que ce châtiment serait encore pire que la mort, réalisa Siegfried, amer. Un banni était un homme en sursis ; n'importe qui pouvait le tuer sans pénalité, et nul ne pouvait lui offrir asile ou bien assistance. C'était là le condamner à une vie d'errance solitaire, une mort lente et déshonorante. Il en eut la confirmation lorsque les jurés votèrent la décision, et que Bjarnulf s'exprima :

« Mon Jarl, je préfère encore la mort au bannissement. » Il se tenait droit, désormais.

« Comme tu le souhaiteras. » dit froidement le Jarl.

Bjarnulf fut conduit un peu plus loin, sous un arbre. Un billot fut apporté, sur lequel il posa sa tête sans mot dire. Le Jarl exécuta lui-même la sentence, et le tchac sonore résonna longtemps dans l'esprit de Siegfried. L'assemblée reprit après un moment.

« Justice est rendue. » déclara froidement le Jarl. « Passons à un autre sujet : les disparitions inquiétantes de plusieurs fermiers et voyageurs sur la grande route menant à notre cité de Ramsund. »

« C'est là l’œuvre d'un monstre ! » cria quelqu'un dans l'assemblée, approuvé par nombre des hommes.

« Ne soyez pas idiots. » les tança le Jarl. « Il s'agit plus probablement de bandits ou de bannis. Peut-être même une bande de Thurse. Ce serait bien le genre de ces chiens de pillards que de massacrer lâchement mes gens. »

« Les Thurse laissent les cadavres sur place. » contredit quelqu'un d'autre. « Or, nous ne retrouvons aucun corps, dans les fermes ravagées. »

« Peut-être les capturent-ils pour en faire des esclaves. » avança le Jarl. « Qu'en sais-je ? »

« C'est un monstre ! » répéta encore un autre homme. « Mon cousin Arnald l'a vu ! Il accompagnait un groupe de marchands en route vers Volsung, lorsqu'un serpent géant les attaqua ! Il fut le seul à survivre ! »

« Ton cousin Arnald ne se rend-il pas lui-même le héros, quoique peu glorieux, d'une aventure imaginaire ? » sourit le Jarl.

« Certes non ! » protesta l'homme. « Il vit la bête repartir en direction des collines, au nord-ouest ! Elle se terre probablement dans l'une des nombreuses cavernes qui rongent la roche ! »

Les hommes exigèrent si férocement qu'un groupe de guerriers fût envoyé pour écumer la région que le Jarl leva les mains en signe d'apaisement.

« Très bien. » soupira-t-il. « J'enverrai plusieurs hommes explorer les grottes alentours. Bien que je le répète : il s'agit plus certainement de Thurse ou de bannis. Concernant un autre sujet d'importance, j'ai une annonce à vous faire. » le silence total se fit. « Je tiens ceci d'un marchand de confiance qui navigue entre le Midland et les Royaumes Goth ; il a eu lui aussi le Message par la Flèche aux couleurs de Woden Burrson : le roi d'Asaheim est porté disparu. »

Des murmures excités se firent entendre. Woden, disparu ? Etait-il mort ? Son règne était-il enfin fini ? Encore une fois ce fut Siegfried qui prit la parole.

« Qui sera son successeur ? »

« Cela sera décidé au Thing national d'Asaheim, qui devrait prochainement avoir lieu. Mais Woden voulait que son fils Balder lui succède, et il est en effet fort probable qu'il soit élu roi. »

« Mais Balder Wodenson n'est qu'un garçon. » dit quelqu'un dans l'assemblée. « Il n'a que treize hivers. »

« Et il est donc en âge de gouverner. » répondit sèchement le Jarl. « Comment saurais-je ce que vont décider les Æsir ? Vous verrez bien lorsque l'annonce sera faite au prochain Thing national ! »

« Le Midland va-t-il pouvoir enfin prendre son indépendance ? » demanda quelqu'un d'autre, comme si le Jarl n'avait rien dit. « Maintenant que Woden n'est plus là pour nous gouverner d'une main de fer – »

« Il suffit ! » cria le chef. « Je n'en sais guère plus pour le moment. Peut-être même Woden va-t-il revenir. Il partit en expédition le printemps dernier et il n'est toujours pas de retour ; peut-être fut-il simplement coincé par les glaces et reviendra-t-il cet été. L'assemblée est levée. »

Et sur ce, il quitta son siège, laissant les hommes et les femmes discuter fébrilement cette soudaine nouvelle. Sans Woden Burrson, peut-être le Midland allait-il connaître une nouvelle ère ! Depuis trop longtemps, le roi d'Asaheim régnait-il sur cette terre voisine alors qu'il n'y avait nul droit. Mais le clan des Wodenson était si puissant que personne n'avait su s'y opposer. Du moins plus depuis la chute de Sigmund Vidkunson, dernier roi du Midland, tué par Woden lui-même.

« Tu n'aurais pas dû parler ainsi. » dit Hrorki plus tard. Ils étaient installés autour d'un grand feu, tous ensemble, écoutant les Skaldar chanter les exploits des héros d'autrefois. Des rires ou des exclamations ponctuaient les chants, ainsi que le choc des cornes à boire les unes contre les autres. « Tu sais que le Jarl supporte mal que l'on conteste son autorité ; surtout toi, fils de forgeron, qu'il considère comme son inférieur. »

« Pourtant j'ai le droit de m'exprimer comme chaque homme libre... » gronda Siegfried. « Si le Jarl se pense au-dessus des autres et au-dessus des lois, une amère déception l'attend, et je compte sur l'assemblée pour le lui rappeler ! »

« Je m'inquiète simplement pour toi, tu sais... » Elle marqua un silence. « Pourquoi s'en est-il pris ainsi à Bjarnulf ?  Pauvre homme... Pas même sa famille n'osa élever la voix. Et les jurés se sont empressés de voter la décision du Jarl. »

« Il a de nombreux Thingsmenn ; c'est un homme puissant. Mais il ne se comporte pas comme le devrait un seigneur ! Si seulement j'étais à sa place, mes jugements seraient tellement plus justes... »

« J'en suis persuadée. » sourit-elle. Le chant des Skaldar devint plus épique. Nombreux furent ceux qui poussèrent des vivats à l'évocation des héros du passé, levant haut leur corne. « Woden a disparu. » reprit-elle, changeant de sujet. « Penses-tu que le Midland va pouvoir enfin récupérer son indépendance ? »

« Cela je ne le sais, mais on ne pourrait que trop l'espérer ! Tout dépendra du nouveau roi, je suppose. Bien qu'après plus de quinze hivers de domination, je doute qu'Asaheim nous libère aussi facilement. D'autant plus que nous n'avons pas de roi pour nous fédérer et nous représenter efficacement. »

« Il est vrai que Woden a de nombreux Thingsmenn parmi les Jarlar du Midland, qu'il avait acquis à sa cause par la force ou par la ruse. »

« Oui ; nombre de nos seigneurs soutenaient ses décisions, toutes bien entendu en faveur d'Asaheim. Plusieurs terres, si elles sont gérées par des Midlander, appartiennent au clan des Wodenson. »

« Je me demande s'ils leur resteront fidèles. »

« Nous verrons bien cela. Une ère de changement approche. Peut-être l'essor du Midland est-il enfin venu... »

« Pour commencer, il serait bon de se débarrasser de ce serpent géant qui terrorise la région. »

« Ne me dis pas que tu crois à ces fadaises ! » rit Siegfried.

« Et pourquoi pas ? Notre monde est empli de mystères au-delà de notre compréhension... Regarde le Rayonnement Magique ; regarde les runes ! »

« Je ne crois pas qu'un monstre massacre les pauvres gens. Je reste persuadé que c'est là l’œuvre de bannis qui pensent avoir ainsi trouvé le moyen qu'on leur laisse la paix tandis qu'ils pillent à loisir. »

« Et que fais-tu du témoignage d'Arnald ? » se renfrogna Hrorki.

« Les gens voient ce qu'ils veulent bien voir, et croient ce qu'ils veulent bien croire. N'est-il pas étonnant que personne d'autre n'aie vu, ou même seulement aperçu, la bête ? Nous serons fixés lorsque les hommes envoyés par le Jarl trouveront non un dragon mais des bandits. »

La conversation mourut et ils restèrent à écouter les chants des Skaldar au coin du feu, Hrorki la tête posée contre l'épaule de Siegfried. Plus tard dans la nuit, bien après qu'ils se soient séparés en se souhaitant la bénédiction de la Dame, le jeune garçon fut réveillé par une voix et des bruits de tissus qu'on agitait. Ouvrant les yeux instantanément, il chercha à tâtons son épée avant de reconnaître la silhouette féminine.

« Hrorki ! Veux-tu me faire mourir de frayeur ? » Elle s'allongea contre lui. « Que fais-tu ? »

« Rien. » répondit-elle en calant son visage contre le creux de son épaule. « Dors. »

Siegfried n'insista pas et referma les yeux, souriant.

Le lendemain, ils démontèrent leurs tentes et s'en retournèrent chez eux après avoir reçu la bénédiction des chamanes. Siegfried s'arrêta pour saluer le père de Hrorki avant que les deux jeunes ne chevauchent ensemble, en retrait du chariot du vieil orfèvre.

« Père t'apprécie beaucoup, tu sais. »

« C'est réciproque. C'est un homme de bien. Et puis, il a élevé une si charmante fille ! »

Elle éclata de rire.

« Il n'aurait rien contre notre union... Il te considère déjà pratiquement comme un fils ! »

« Hrorki, nous en avons déjà parlé ; tu es comme une sœur, pour moi. »

« Tu n'entendras donc jamais raison ? Que te faut-il de plus ? Je t'aime, tu m'aimes – »

« Comme une sœur. » répéta-t-il. La jeune fille avait désormais la mine renfrognée.

« Si tu ne cèdes pas aux sentiments, considère au moins les avantages ; Père est riche, et le tien n'est pas non plus à plaindre, bien qu'il n'ait aucun clan avec lui. Nos deux familles bénéficieraient d'une telle alliance... »

« Horki... » soupira-t-il.

« Tête de mule... » murmura-t-elle en retour.

Le reste de la chevauchée se fit dans le silence. Traversant la grande plaine à l'herbe verdoyante parsemée de buissons et de longues fleurs, Siegfried considérait la ligne lointaine de la forêt. Les oiseaux chantaient, le vent adoucissait la tiède chaleur du soleil ; c'était pour le jeune garçon une belle journée.

Ils traversèrent la Grande Porte du village de Ramsund à la nuit tombante.

« Je vais te raccompagner jusqu'à chez toi. » dit Siegfried.

« Es-tu sûr ? Tu as encore du chemin à faire, et le jour ne durera plus longtemps. »

« N'aie d'inquiétude. La maison de Père n'est pas si loin. »

Descendant de cheval, une fois arrivé devant la basse maison de bois, il vit une petite forme prostrée au sol non loin.

« Que t'arrive-t-il, Ragnar ? » demanda-t-il.

Avec Hrorki, il s'approcha de l'enfant. Ses grands yeux baignés de larmes, le petit être tenait dans ses bras le cadavre d'un chat.

« Skig est mort. » répondit l'enfant en caressant son animal.

« Allons, Ragnar, » le consola sa sœur, « tu devais t'y attendre ; ce chat était déjà vieux avant que tu ne sois né ! »

« C'était mon ami ! » protesta le petit être.

« Il eut longue et heureuse vie. Viens, Ragnar. Skig mérite des funérailles dignes de son rang. »

Siegfried se dirigea vers la maison longue. Avec quelques morceaux de bois, il fabriqua de ses mains un petit radeau dans lequel rentrait tout juste l'animal. Puis il prit un arc, des flèches, un peu d'huile et un briquet d'amadou. Sans mot dire, et sans trop bien comprendre, Hrorki et Ragnar le suivirent jusqu'à la rivière, dans laquelle le jeune homme déposa délicatement le radeau qui glissa le long du courant. Puis il enveloppa une flèche d'un tissus huileux, y mit le feu, et arma son arc. Le projectile incandescent décrit une courbe luminescente dans le ciel noircissant et frappa le petit radeau, y mettant le feu instantanément.

« Adieu, Skig, noble ami. » dit-il. « Puisse ta prochaine incarnation être meilleure encore que celle-ci. »

Hrorki lui prit la main tandis que Ragnar adressait un adieu silencieux à son ami, son petit corps agité de soubresauts.

De retour à la halle, la jeune fille se hissa sur la pointe des pieds et apposa un baiser sur la joue de Siegfried.

« Ce que tu fis pour Ragnar était noble et altruiste. Je te remercie. »

Ils se souhaitèrent la bénédiction de la Dame avant que Siegfried ne reparte en direction de sa maison par une belle nuit de printemps.

 

Le soleil levant éclairait de sa douce lumière rosée la petite maisonnée, nichée au milieu d’une clairière en forêt, ses rayons octroyant une teinte mordorée au tapis enneigé. L'on pouvait déjà entendre, à plusieurs pas de distance, les coups répétés du marteau sur l’enclume, ting… ting… ting… tingtang. La forge enténébrée n’était éclairée que par la lueur rougeoyante des braises ardentes; le jeune homme, tous muscles tendus, semblait entièrement concentré sur son ouvrage. Torse-nu, il était vêtu à la manière des forgerons, c'est à dire d'un épais tablier de cuir et de larges gants. Après un dernier coup de marteau, il immergea la lame, provoquant une épaisse fumée blanche tandis que crépitait l'acier.

« Cette épée n'est pas mal, Siegfried, mon cher. Mais tu peux bien mieux faire. Tu as refroidi la lame trop tôt, elle n'en sera pas aussi solide qu'elle pourrait l'être. Quand donc appliqueras-tu les conseils que je te donne sans cesse ? »

Le jeune homme apostrophé se retourna, un sourire chaleureux flottant sur ses lèvres.

« La paix, père, je suis encore loin d'avoir ton savoir-faire ! » Il partit d’un rire fort et clair.

Le petit homme noueux secoua la tête d’un air désapprobateur, agitant sa longue barbe de droite à gauche.

« La forge est un véritable art. Tu dois être patient et ne pas précipiter les choses, il te faut manier l'acier avec précision. Tu as du talent, si tu savais te concentrer ne serait-ce que quelque peu mieux, tu serais un maître forgeron, par Donar et son marteau ! »

Toujours souriant, Siegfried répondit :

« Je préfère de loin manier l'épée et chasser en forêt. Ce n'est pas fait pour moi, de rester enfermé au coin d'un feu douillet, à marteler l'acier. »

A nouveau le vieil homme secoua la tête, ses petits yeux noirs emplis de désapprobation et d'affection.

« Pourtant tu en as fort besoin, mon garçon. La forge ne se résume pas à marteler bout d'acier. Un véritable forgeron met toute son âme dans son ouvrage, et c'est ce qui lui permet de créer une pièce exceptionnelle. Pour ma part, c'est aussi une façon de me sentir exister. Moi, les flammes, l'acier que je plie à ma volonté... Cela me donne l'impression de faire partie d'un tout, qui est bien fini. Mais je doute qu'un jour tu aies la patience de le comprendre... »

Siegfried partit d’un nouveau rire, joyeux et authentique.

« C'est exactement là le sentiment de joie que j'éprouve dans nos forêts westphaliennes, l'arc en main, traquant le cerf, ou bien lorsque je mets soudain toute mon âme dans un seul coup d'épée. C'est dans ces moments-là que je me sens réel, le plus proche de la Dame. Nos forêts et nos plaines sont si belles, si paisibles, on ne peut que se sentir entier, dans cet environnement plein de sérénité. Lorsque je m'y retrouve, je ne peux m'empêcher de me sentir lié à tout ce qui m'entoure, arbres, ruisseaux, bêtes, plantes... Comme si je n'étais pas seulement Siegfried, guerrier et forgeron, mais un simple élément appartenant de fait à un cosmos entier, si grandement supérieur. »

« Je sais mon garçon, je sais. C'est pourquoi désormais je n'ai plus grand chose à t'apprendre. Par les dieux, tu es déjà meilleur que moi à l'épée ! Heureusement qu'il me reste la forge pour te surpasser... Tu es devenu un homme, et il sera bientôt temps pour toi de quitter la maison et de vivre ta propre vie. Tu seras bon guerrier, mon garçon. »

Reginn regarda de côté. Siegfried sut instantanément que son père adoptif avait quelque chose sur le cœur. Le vieil homme soupira.

« Te souviens-tu de ta mère ? » demanda-t-il.

Le jeune homme fit une moue pensive avant de répondre.

« Pas exactement. J'étais encore très jeune lorsque je fus envoyé chez toi pour y être élevé et y apprendre l'art du combat, afin d'unir nos deux familles, comme le veut la coutume usuelle. »

Siegfried n'avait plus revu sa mère depuis de nombreux hivers. Le jeune homme se souvint : une maison longue sous une tempête de neige ; le froid ; le doux visage de sa mère ; la chaleur de ses mains ; la boisson chaude qui lui est offerte dans la halle enfumée après que sa mère se soit agenouillée devant un homme imposant à la barbe brune. Son dernier contact avec elle fut sur le pas de la porte de Reginn, un soir d'hiver, alors qu'elle lui avait murmuré, tenant sa tête enfantine entre ses mains, Je reviendrai pour toi lorsque le temps sera venu. Mais elle n'était jamais revenue.

« Et ton père ? »

Siegfried haussa les épaules.

« Je ne l'ai jamais connu. »

Reginn sembla s'apprêter à parler, mais n'en fit rien.

« Repose-toi, mon garçon. Tu as eu une dure journée.»

Dans l'obscurité du petit logis, éclairé par la lumière chaleureuse d'un feu de bois, Siegfried s'endormit en pensant à sa mère.

Le feu était désormais presque mort. Seules quelques braises rougeoyantes agonisaient dans l'âtre centrale encore. Un jour nouveau se levait, et ses rayons filtraient à travers les petites ouvertures à la base du toit, mordorés. Assis sur la banquette, ses longs cheveux châtain cachant un visage assombri par une nuit au sommeil agité, Siegfried restait immobile. Pourquoi sa mère n'était-elle encore revenue le chercher ? L'avait-elle abandonné ? L'avait-elle oublié ? Avait-elle refait sa vie ailleurs, avec d'autres enfants ? Reginn entra soudain dans la salle de vie, depuis l'extérieur.

« Debout là-dedans ! » tonna-t-il. « Oh... C'est déjà le cas... »

Sourire de Siegfried. Son visage était totalement changé ; en surface il semblait toujours être le garçon souriant et insouciant que son père connaissait.

« Père, comment vas-tu ? » demanda-il.

« Bien, bien... Ne t'occupe pas de moi. » marmonna dans sa barbe le vieux Nibelung. « Prépare-toi, mon garçon, tu vas livrer nos outils, forgés d'une main experte par l'inimitable maître forgeron Reginn, aux fermes environnantes ! Quinze hivers aujourd'hui ou pas, il te faut travailler ! » Le petit homme semblait, une fois n'était pas coutume, plutôt enjoué.

Siegfried venait tout juste d'atteler le chariot après une belle journée de labeur lorsqu'une voix familière le salua. Il n'eut que le temps de se retourner avant qu'une silhouette menue ne se jette à son cou. Il sourit en voyant le visage fin constellé de taches de rousseur, les grands yeux bleus et les lèvres finement ourlées de son amie de toujours.

« Hrorki ! » s'exclama-t-il. « Il est si bon de te revoir ! »

La jeune fille se serra contre lui et inspira profondément comme s'il fut une bulle d'air.

« Joyeuse fête ! Quinze hivers, voilà un événement à marquer d'une blanche pierre ! Viens avec moi. J'ai envie de me promener ! » lui dit-elle en l'entraînant par la main.

Ils traversèrent la campagne westphalienne à la nuit tombante. Un peu plus loin, Siegfried regarda distraitement les deux fermiers dont il ne parvenait à retenir le nom, ennemis de toujours, hausser le ton pour une histoire de délimitation terrienne.

« Et moi je vais te les envoyer dans le museau, tes choux, vas-tu voir ! » entendit-il l'un des deux invectiver. Et l'autre de vertement répliquer :

« Hé bien vas-y, et moi je te brûle ta ferme, et tous tes champs autour ! »

Le reste se perdit en insultes et en coups de légumes indignes de capter plus longtemps l'attention du jeune homme.

Ils finirent par arriver dans un grand pré solitaire, bordé d'arbres et traversé par une rivière. Un orme gigantesque siégeait sis au milieu, surplombant le cours d'eau. A cette saison, le tapis habituellement émeraude était blanc immaculé.

« Voici mon endroit favori. » déclara Hrorki, s'asseyant près de l'arbre. « J'y viens toujours lorsque j'ai besoin de calme et de solitude, loin de toutes ces querelles de fermiers. Père veut que j'épouse le fils du tanneur, plus tard ; plus tôt que je meure ! Je veux tailler le métal en beaux bijoux pour les Jarlar et les Theinar, et tout le monde portera ce que de mes mains j'aurai créé ! » Elle se fendit d'un sourire radieux et plein d'espoir.

« Une activité qui ne sied guère à une frêle jeune fille. » remarqua Siegfried, plein d'affection. Elle partit d'un rire cristallin.

« Voici pour toi. Modeste cadeau de ma part... » dit-elle en lui tendant un petit paquet, les yeux baissés.

Il ouvrit la petite bourse de cuir et en sortit un marteau d'argent miniature.

« Le marteau de Donar... » souffla-t-il.

« Un talisman, créé de mes mains, pour te protéger. » sourit-elle.

« Sois-en remerciée, mon amie ! » s'exclama-t-il en lui apposant un baiser sur la joue.

« Quel homme veux-tu être plus tard, Siegfried ? » demanda Hrorki tout en regardant le soleil se coucher. Elle posa une main féminine sur celle de son ami.

« Je veux devenir Jarl, ou peut-être même Thein, à la pointe de l'épée. » répondit le jeune homme avec conviction. « Et mon clan guiderai vers la prospérité, refusant l'injustice et toute iniquité. Je les protégerai, défendrai de ma main et leur accorderai cette si chère liberté due à tout un chacun. »

« Un fils de forgeron devenu Jarl... Pourquoi pas ! Après tout, bien des Jarlar ont été élus suite à leurs prouesses guerrières ou leur habileté politique, alors qu'ils furent nés dans une famille ordinaire. Je sais que tu montreras à tout le Midland ce dont tu es capable ! » Elle sourit encore une fois, d'un sourire à faire fondre neige. Puis son visage s'assombrit. « J'ai entendu dire que la guère couvait. » dit la jeune femme en frissonnant, changeant de sujet. « Pas la guerre comme une famille livre à une autre, ce qui est courant, mais une guerre totale, englobant tout Mannheim... Une ombre mortelle plane sur nous, je le sens, et une ère de ténèbres et de souffrance attend... As-tu entendu ? Les raids Thurse se multiplient et deviennent de plus en plus violents. Nombreux sont ceux qui craignent une invasion... » Ses yeux bleus étaient toujours fixés sur le ciel rubescent, et ses nattes noisettes volaient au vent.

« C'est vrai. Même dans nos petites fermes reculées de tout, à l'abri des tourments de ce monde, nous sentons cette terrible présence... Qui plus est, les guerriers qu'avait envoyés le Jarl pour chasser ce prétendu dragon disparurent, sans que l'on n’en retrouvât rien. »

Les Royaumes Thurse, Jotunheim et Muspelheim, avaient toujours causé soucis aux Midlander. Durant des siècles et des siècles, ces barbares tentèrent d'envahir leurs voisins, mais s'y étant brisé les dents continuellement, ils finirent par se contenter de quelques raids visant à piller des fermes isolées. Siegfried les pensait pareils à la pie qui harcèle le faucon, le drainant de ses forces petit à petit, excepté que la comparaison était une insulte envers ce pauvre oiseau. Toutefois, depuis quelques lunes, les barbares s'étaient montrés plus audacieux, attaquant même jusqu'à des villages. Ces lâches prenaient toutefois soin d'éviter les cités des Theinar, bien mieux défendues, avec leurs palissades de pieux et leurs guerriers postés aux tours de guet, pensa Siegfried amèrement.

« Depuis la mort de Sigmund, le seul et dernier roi du Midland, » dit-il, « chacun des quatre Theinar gouverne sa province comme si c'était un royaume, comme aux temps anciens, et cela fait maintenant seize hivers. Pour faire face à une invasion Thurse de masse, il faudrait que les Midlander soient unis, mais aucun chef de clan ne souhaite se montrer conciliant, et chacun défend ses propres intérêts au détriment des autres, ne pensant qu'à étendre son influence lors des assemblées du Thing, au lieu de prendre des décisions coordonnées comme ils le font en Asaheim. C'est à croire qu'ils ne se soucient guère de la menace Thurse, occupés qu'ils sont à récolter les fruits de leurs manigances ! Et après, certains de nos Jarlar s'étonnent que les Æsir nous dominent, et que ce soit leurs décisions qui sont votées ! »

Asaheim avait longtemps été une autre source de désagréments pour les Midlander, depuis des siècles. De sanglants conflits avaient émaillé l'histoire des deux royaumes. Des petites guerres, concentrées sur un bout de terre, jamais de batailles engageant les deux royaumes entiers, mais qui avaient suffit à marquer les Midlander d'une haine farouche à l'encontre de leurs voisins.

« Tu en sais beaucoup sur la politique de nos Theinar, pour un forgeron ! » Hrorki rit si authentiquement qu'il ne se vexa pas.

« J'ai beaucoup étudié le sujet. J'assiste à tous les Thing locaux, payant de ma poche l'impôt pour y siéger, et je n'ai de cesse d'observer comment se comportent les Jarlar et les jurés. Le Thing est une excellente idée, mais tant que les clans ne seront pas fédérés, l'assemblée ne servira qu'à régler les problèmes de fermiers. Si nous ne nous allions pas, j'ai bien peur que les Thurse, qui se font de plus en plus présents chez nous, ne nous déclarent la guerre. »

« La guerre... » cracha Hrorki. « Quelle gâchis de temps, et quelle perte de vies. »

« C'est pourtant dans notre nature. » répondit Siegfried en haussant les épaules. « Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des guerres. Si cela est le prix à payer pour amener la paix et la tranquillité, n'est-ce pas là un sacrifice nécessaire ? Si les Thurse nous attaquent, il faut le leur rendre au centuple ! »

« Le trépas de jeunes gens n'est, du moins à mon sens, jamais bien nécessaire. A quoi sert donc la guerre ? Causer chagrin immense ? Détruire et ravager ? »

« Voudrais-tu laisser les Thurse te violer et te tuer, sans rien faire pour te défendre ? La guerre n'est pas une fin, mais une nécessité. C'est tout juste un moyen, fait pour nous protéger. Voici bien une réaction de femme ! » acheva-t-il riant doucement.

« Dis donc, toi ! Tu sais que les femmes peuvent, au même titre que les hommes, être chef de maison et se battre ? Et que... »

« Je sais, je sais... Chacun apprend, dès la naissance, l'art du combat, c'est une nécessité. Excuse-moi, je plaisantais. »

« Idiot... » marmonna-t-elle. Avant de se jeter sur lui. « Admire comment une fille se bat ! » cria-t-elle en riant.

Ils échangèrent quelques prises de combat, jusqu'à ce que le jeune homme, plaqué au sol, s'esclaffât :

« Je me rends ! Pitié, ma dame, je me rends ! »

Elle resta un moment à le tenir à terre, dans la neige, le regardant, sourire aux lèvres. Puis elle se pencha et l'embrassa aussi férocement. Le frisson électrique passé, le jeune homme la repoussa gentiment.

« Je t'en prie, Hrorki. Tu sais que je t'aime comme une sœur. »

« Je comprends. » dit-elle en baissant la tête.

Lorsque Siegfried rentra, la lune luisait déjà haut dans le ciel. Il plaça le chariot dans la remise et rentra les chevaux aux écuries attenantes. Il était à peine rentré lorsque Reginn l'apostropha :

« C'est à la nuit tombée que tu rentres ? Par les dieux, t'es-tu coincé dans un trou d'eau sur la route ? Je te jure qu'avec le souci que tu me causes, je vais périr avant l'heure ! Moi qui comptais finir mes vieux jours sur un tas d'or... Viens par là, enfant de malheur ! »

Le vieux forgeron lui fit signe de le suivre. Siegfried hésita.

« Viens, te dis-je ! J'ai quelque chose pour toi. »

Sur la forge trônait une magnifique épée. Siegfried s’approcha, empoigna délicatement l’arme et la soupesa, en tâta le fil, son visage marqué d'un profond respect.

« C’est une épée unique, elle est exceptionnelle ! » s’exclama-t-il doucement. « Pour qui est-elle forgée ? Elle est tellement belle. »

« A ton avis ? Elle est pour toi, mon garçon. Elle s’appelle Balmung, ''Fureur''. Porte-la avec honneur. Sinon, deux têtes de moins ou pas, je te botterai le cul ! »

Le visage de Siegfried s’emplit d’une révérence marquée de stupeur. De ce présent, il réalisait la valeur, et pourtant il ne parvenait pas à en saisir l'ampleur. Le vieil homme reprit finalement:

« Essaye-la, mon garçon. Frappe l’enclume de toutes tes forces. »

Siegfried, perplexe, haussa un sourcil.

« Mais… »

« Vas-y, par Syn et ses Draugar ! » insista Reginn.

Siegfried brandit l’arme. Il la tint au dessus de sa tête quelques instants avant de l’abattre violemment sur l’enclume. Tous ses muscles se tendirent, attendant l’impact et le recul qui s’ensuivrait. Lorsqu’il ne sentit rien, il rouvrit les yeux : la lourde masse de fonte était proprement fendue en deux, et le plancher de bois en dessous entièrement labouré, jonché d’échardes. Siegfried contempla l’arme, à la fois stupéfait et émerveillé.

« Cette lame est incroyable ! » s’écria-t-il. « Père, je te remercie; c’est un cadeau de roi! »

« J’y mis tout mon talent. » répondit humblement le vieil homme, non sans fierté. « Jamais, non plus jamais, je ne reforgerai une pareille épée. Elle te sera utile lorsque sur les chemins tu devras te défendre. Alors prends-la et dis-moi merci... »

Le jeune homme conservait son air d’enfant émerveillé. Caressant le fil de la lame, souriant de toutes ses dents, il répondit vigoureusement :

« Père, je te suis éternellement reconnaissant ! »

« Tu es désormais prêt... » Le vieux forgeron prit un air contrit, fuyant le regard de Siegfried, surpris. « Vois-tu, mon jeune garçon, j’aurais si tu le veux une faveur à mander, maintenant que tu es homme, en âge d’être un guerrier. »

Siegfried répondit avec un enthousiasme empreint d’honnêteté :

« Tout ce que tu veux, Père. Tu sais bien que jamais je ne te refuserai quoi que ce soit, surtout après un tel présent ! »

« Je savais que je pouvais compter sur toi, Siegfried. » Il posa une main noueuse sur l’épaule de son fils adoptif. « Jamais tu ne m’as déçu. Vois-tu, il y a longtemps, j’ai perdu quelque chose qui m’était très précieux, et c'est donc maintenant que tu es un homme grand et fort que j’aimerais t'envoyer pour me le retrouver. Je me fais trop vieux pour m'en charger moi-même, sinon tu penses bien que je l'aurais déjà fait ! »

Reginn entama son récit. Lors d'une partie de chasse en compagnie du roi Woden d'Asaheim, Loki Laufeyson, son plus proche conseiller, tua accidentellement Otr, le frère de Reginn, qui était occupé à pêcher la truite dans une rivière ; il fut atteint d’une flèche qui sembla manquer sa cible. Accompagné de son autre frère Fafnir et de leur père Hreidmar, Reginn exigea férocement compensation pour le trépas d’Otr. Loki, gestes grandiloquents à l’appui, montra force signes de remords et offrit une important somme en Mörk. Mais les deux frères voulaient plus. Apercevant au doigt de Woden un anneau d'or, ils exigèrent ce bijou en compensation. Car les trois Nibelungen avaient instantanément reconnu l'un des trésors perdus de leur clan : l'Anneau de Pouvoir, forgé à Nidavelir des siècles auparavant, et disparu après le Grand Cataclysme. Woden refusa d'abord de payer, brandissant son épieu Gungnir, mais Loki le persuada de se débarrasser de l'anneau, arguant qu'un simple cercle de métal ne valait pas bataille. Aucun des trois Nibelungen ne lui en révéla, bien évidemment, la véritable valeur.

Mais ce bijou attisa le désir dans leur cœur et instilla l’envie et la jalousie. Après que Loki eut déposé l’anneau d’or dans la paume avide de Reginn, il s'en fut, très visiblement soulagé de s’en être tiré à si bon compte, vantant à Woden comment il les avait tirés de ce mauvais pas. Fafnir tendit la main vers le bijou, le visage déformé par la convoitise, et Reginn recula brusquement, pris de panique, serrant de ses deux mains son précieux trésor. Fafnir empoigna alors sa dague et entailla le bras de son frère, lui faisant lâcher l’anneau. Lorsque leur père s’interposa pour mettre fin à leur querelle, la dague s’enfonça profondément dans son cœur. Fafnir s’enfuit après avoir ramassé l’anneau, courant presque à quatre pattes, comme quelque animal terrorisé.

Reginn termina son récit : « Et c’est ainsi que Fafnir, mon propre frère, déroba l’anneau et tua mon père. Et depuis ce jour, je ne souhaite qu'une chose: c'est de venger les miens, et de récupérer ce qui donc me revient. J'eus du mal à le localiser, durant de nombreux hivers, tant et si bien que je le crus mort ou définitivement disparu. Mais un soir m'apparut un vieux devin qui me dit savoir où trouver l'objet que je cherchais. Je n'en crus d'abord pas un mot et entrepris de le mettre dehors, mais lorsqu'il mentionna l'Anneau, mon frère et le drame qui lui est lié, je sus qu'il disait la vérité. Il me dit que l'Anneau se trouvait au Midland, toujours en possession de Fafnir, qui vivait comme un proscrit. J'escomptais y aller séant afin de l'occire, mais le devin me révéla qu'il n'avait vu que ma mort dans ses visions, et que ma vengeance s'accomplirait au travers d'un jeune homme, de bien loin mon supérieur au combat. C'est ainsi que tu devins mon fils adoptif, et voici la raison de ma présence ici, au Midland, si loin des Monts du Bout du Monde là-haut vers le nord. »

Siegfried eut l'air choqué l'espace d'un instant.

« Est-ce à dire que je ne suis pour toi qu'un outil à ta vengeance ? Je ne peux le croire ! »

« Tout d'abord oui. Je vis en cet enfant qui me fut envoyé un simple instrument. Mais au fil du temps, j'en vins à le considérer comme mon propre fils, c'est pourquoi j'ai longuement hésité avant de te conter mon histoire. Je comprendrais que tu ne veuilles pas m'aider, mon garçon. Par Donar, je comprendrais même que tu veuilles quitter la maison et ne plus jamais me revoir... »

Siegfried réfléchit un instant.

« Tu as toujours été un bon père pour moi. Et je te crois lorsque tu dis t'être finalement lié d'affection avec celui qui ne devait qu'être un instrument. Je te dois tout ce que j'appris, aussi t'aiderais-je dans ta quête. » Le jeune homme prit un air solennel. « Restaurer l’honneur de sa famille et l’une des plus nobles choses qui soit. Et que j'estime beaucoup. Le prix du sang versé doit être remboursé. Dis-m’en plus. »

« Je savais pouvoir compter sur toi, mon garçon ! Fafnir se trouve près d'ici, caché dans une profonde caverne. Peut-être ces lieux lui rappellent-ils les profondeurs de Nidavelir, notre cité natale, enfouie sous les montagnes. Je l'ignore. Et je m'en moque comme de ma première épée, d'ailleurs ! C'était un affreux bout de métal tordu... » maugréa-t-il. « Mais je divague... Je sais que durant tous ces hivers, Fafnir amassa une immense fortune. Désormais il vit reclus dans sa grotte à quelques lieues d’ici, comme le font les bandits ou les bannis. Il n'en sort presque jamais, de peur qu’on lui vole son trésor. Si tu venais à le tuer tandis que tu lui reprends l'anneau, je n'en serais pas désolé. »

« Cet objet dont tu parles semble d’une grande valeur. »

« Plus que tu ne le crois, mon courageux garçon. Plus que tu ne le crois. Alors, veux-tu m’aider ? Tu ne le regretteras pas. Avec un tel trésor, nous serons outrancièrement riches ! Il te serait aisé, après cela, de devenir un grand Jarl... »

 

Siegfried avait revêtu l'armure forgée par son père, une tunique en cuir bouilli cloutée, assortie de lourds gants en cuir sertis de plaques, le tout orné de motifs entrelacés et gravés. Un bouclier de bois, sans nulle peinture, était pendu à son dos. Il approchait la caverne, sise non loin de quelque ruine de l'antique civilisation du Second Age, leurs immenses cheminées depuis longtemps éteintes ; il en vit l'entrée. Une lueur verdâtre suintait des parois rocheuses. Tout semblait étrange. La végétation paraissait malade et disproportionnée, anormalement grande ou au contraire petite et flétrie. Même l'air semblait empli d'un halo vert, si lourd à respirer. Le Rayonnement Magique devait être très fort, ici. Il devrait faire vite s'il ne souhaitait pas en subir les effets, cela il le savait. Il s'arrêta un moment, circonspect ; une odeur typique, qu'il reconnut sans pourtant déjà la connaître, assaillit ses narines : la puanteur des cadavres en décomposition.

« T'apprêtes-tu à occire le dragon qui se terre ici, armé ainsi ? » l’interpella soudain une voix forte.

Siegfried s'arrêta net et fit volte-face. Un vieil homme à la longue barbe blanche se tenait devant lui. Pourtant, quelques secondes plus tôt, le jeune homme eut juré être seul en ces lieux. Vêtu d'un manteau bleu et coiffé d'une capuche, le vieil homme était d'une allure simple, et pourtant il imposait la crainte et le respect. Il était presque impossible de ne pas l'écouter, comme si les dieux parlaient à travers lui. Ses yeux restaient dissimulés dans l'ombre.

« Le dragon ? » Le jeune guerrier avait l'air surpris. « Il est vrai qu'un monstre se terre dans la région, si l'on en croit les fermiers superstitieux, mais ce n'est pas là l'objet de ma quête. »

« N'es-tu pas au courant ? Voilà qu'au fil du temps, Fafnir, l'homme que tu cherches, est devenu un monstre, un immense serpent. »

« Alors le monstre existe réellement... » souffla Siegfried.

« Il dégage devant lui un énorme nuage fait de poison toxique, » reprit le vieillard, « et ses crocs acérés sont grands comme ton épée. Il ne sort que très peu, sauf pour aller chasser quelque bête en forêt, ou même un voyageur, imprudent innocent, ne faisant que marcher. Avec le temps passé, c'est un immense trésor qu'il a su amasser, accumulant les morts. Car la légende veut que la race des dragons n'ait réellement d'yeux que pour ce qui est d'or. » Il marqua une pause. « En combat singulier, tu n'as aucune chance de vaincre et de gagner l'anneau ni le trésor. Est certes exceptionnelle Balmung ta belle épée, mais l'écaille d'un dragon résiste à tous les coups. Il te faudra ruser avec l'esprit du loup. »

« Je croyais les dragons disparus depuis des millénaires, bien avant le Grand Cataclysme. »

« Disparus, certes pas. Endormis, il est vrai, loin dans les terres du nord, prisonniers des glaciers. Mais n'est pas né dragon celui nommé Fafnir. Tu venais chasser l'homme, serpent devras occire ; le Rayonnement Magique, si présent en ces lieux, l'a transformé en monstre, abandonné des dieux. »

Le jeune homme avait l'air soupçonneux lorsqu'il demanda finalement :

« Et qui es-tu, vieil homme ? Es-tu celui qui apparut à mon père et lui révéla l'emplacement de ces lieux ? »

« On m'appelle Grimnir, » répondit son interlocuteur, en hochant la tête. « Je suis Skald et prophète. Entends bien mes paroles, car sache que sans mon aide tu vas sans doute périr. »

« Pourquoi donc m'aiderais-tu ? Qu'as-tu à y gagner ? » Siegfried ne semblait toujours pas convaincu.

« J'ai mes propres desseins. Sache toutefois qu'en retour je ne demanderai rien. Entendras-tu mes dires, ou préféreras-tu m'ignorer et mourir ? »

Mû presque malgré lui, Siegfried hocha la tête, invitant ce Grimnir à poursuivre son récit. Il se sentait dominé par cet être, comme si les dieux lui ordonnait de l'écouter.

« Parle-moi donc, vieil homme. Si ce que tu dis se révèle censé, peut-être alors suivrais-je tes conseils avisés. »

« Entends-moi donc, guerrier... »

 

 

[...]

 

 

« C'est avec la bénédiction de la Dame et du Seigneur que les chefs votent à l'unanimité l'accession de Balder Wodenson à la royauté d'Asaheim. » Le Récitateur posa une main sur l'épaule du jeune garçon. Autour, les guerriers assemblés sous les ramures d'Yggdrasil, l'Arbre du Monde, poussèrent des vivats et levèrent bien haut leurs cornes à boire.

 

« Merci, Tyr. Je saurai me montrer digne de cet honneur. »

 

« Il te faut choisir un emblème dont tu orneras ton bouclier pour te représenter, toi et ton clan. Quel sera ton animal protecteur ? »

 

« Un cerf blanc. » répondit-il avec ferveur. « Un majestueux cerf blanc qui veillera sur son clan avec bienveillance. »

 

Sa candeur arracha quelques sourires, mais il ne sembla pas le remarquer.

 

« Que chaque Thein maintenant prête allégeance au nouveau roi d'Asaheim. » reprit le Récitateur. « Thor Wodenson, Thein de Sturmvangar, jures-tu fidélité à Balder Wodenson, le Cerf Blanc ? »

 

« Je le jure. » répondit le grand gaillard à la barbe rousse, d'un air peut-être un peu trop maussade pour l'occasion.

 

« Freyja Vanadis Njordsdottir, Thein de Folkvangar, jures-tu fidélité à Balder Wodenson, le Cerf Blanc ? »

 

« Je le jure, au nom de mon époux que je représente en son absence, et au mien. » répondit avec ferveur la jeune femme au cheveu d'or.

 

« Nep Bertilson, Thein d'Hardangervid, jures-tu fidélité à Balder Wodenson, le Cerf Blanc ? »

 

« Je le jure. » répondit chaleureusement l'homme.

 

« Loki Laufeyson, Thein de Sigyngar, jures-tu – »

 

« Fidélité, loyauté, amour, paix et bonheur pour l'élan d'albâtre ; oui, oui, oui, tout cela je le jure. Tyr, tu le dis déjà par trois fois, je ne suis pas sourd. » La remarque de l'homme mince au sourire en coin arracha quelques rires, surtout chez ses deux fils présents à ses côtés.

 

Ce fut ensuite au tour des Jarlar et des chefs de clan de prêter allégeance. Une fois la cérémonie terminée, Balder s'approcha de son frère. Autour d'eux, les guerriers riaient, chantaient, trinquaient, jouaient aux osselets.

 

« Thor, je te remercie de ton soutien en ce jour. As-tu vu ? Je suis roi d'Asaheim ! » Il sourit comme un enfant.

 

« Félicitations, Balder. Longue vie au nouveau roi ! » Et il leva sa corne, qu'il descendit d'une traite. « Déjà vide ? Mon frère, si tu veux bien m'excuser, je dois aller remplir ce satané récipient. Je jurerais qu'il est percé, tant il se vide rapidement ! »

 

Thor était occupé à tirer sur un énorme tonneau de bière posé sur l'herbe fraîche autour d'autres guerriers éméchés lorsqu'une voix mélodieuse l'interpella:

 

« Tu ne sembles pas te réjouir comme chacun ici de la nouvelle royauté de ton frère... Qu'as-tu en tête ? »

 

« Ce que j'ai en tête tu le sais très bien, Freyja... Balder est peut-être le fils de Woden, mais il n'est pas prêt à sa succession. »

 

« N'y a-t-il que cela ? »

 

« Oui, il n'y a que cela ! » tempêta Thor. « Je sais à quoi tu penses ; sache que j'ai abandonné tout espoir à la royauté des hivers auparavant ! Mais il n'empêche que mon frère n'est pas prêt, voilà tout. »

 

« Il est pourtant en âge ; il a eu treize hivers peu auparavant. »

 

« Ce n'est pas une question d'âge, cela tu le sais ! » tempêta le jeune homme roux. Son corps massif était tendu d'agacement. « Il est à peine capable de tenir une épée; il n'est pas outrancièrement mauvais, mais bon nombre de mes Thingsmenn sont plus doués que lui ! Il passe son temps le nez dans les tablettes des Anciens au point d'en oublier ses entraînements ! »

 

« La force brute ne fait pas un roi. » contra la jeune femme. « Woden était peut-être un chef de guerre avant tout, mais Balder saura diriger par son intelligence et sa bonté. »

 

« ''Bonté'' ? Tu appelles cela ''bonté'' ? » tonitrua le géant. Voyant qu'il attirait les regards, il baissa d'un ton. « J'appelle cela de la naïveté. Balder, au fond de lui, est toujours l'enfant qu'hier encore je consolai lorsqu'un de ses jouets s'était brisé. C'est à peine s'il ne me demande pas encore de l'aider à passer ses bottes ! Et il pense parvenir à arranger tout le monde et gouverner dans une ère de paix ! Que fait-il des Thurse ? Que fait-il des criminels ? »

 

« Ton frère croit que chacun mérite une seconde chance. Et de toutes façons, les Thurse ne nous ont plus vraiment attaqués depuis la Guerre des Géants, à l'exception de quelques rares pillards par-ci par-là. Balder sera un grand roi ; peut-être le premier d'un genre nouveau, ouvrant une ère nouvelle. Fais-moi confiance. »

 

« Bah... » grogna Thor. « Si ce sont tes augures qui le disent... Qu'as-tu fait de Hnoss et Gersimi ? » demanda-t-il en changeant de sujet.

 

« Mes bébés sont dans ma tente, attendant mon retour. » sourit Freyja.

 

Thor éclata d'un rire authentique : « Ce sont tes servantes qui doivent être contentes ! Devoir s'occuper de deux chats géants caractériels ! »

 

« Ce sont des tigres, » corrigea la jeune femme, « et ce sont des amours. »

 

« Certes. Toujours est-il qu'en jouant ils peuvent te décoller la tête... Freyja, mon épouse me lance des regards noirs ; je crois qu'elle n'apprécie guère de nous voir discuter ainsi tous les deux aussi longtemps... »

 

« Elle est la bienvenue pour se joindre à la conversation. » sourit la jeune femme ironiquement. « je te pensais plus affranchi, Thor Wodenson, esclave de Sif ! »

 

Thor s'éloigna en grognant. Par Donnar, Sif allait-elle lui faire payer son erreur toute sa vie ? Son épouse passa un bras autour de son épaule et lui donna un fougueux baiser, sous le regard interloqué autant que dégoûté de leurs deux jeunes enfants. Durant toute leur étreinte elle ne décrocha pas son regard de Freyja. Elle eut toutefois la décence de ne rien dire à Thor, qui lui en fut silencieusement reconnaissant. La dernière chose dont il avait besoin était une dispute entre femmes. L'avant-dernière chose, corrigea-t-il en grinçant des dents, voyant la riche dame approcher en louvoyant sous le pâle soleil, à son bras un garçon aux yeux perpétuellement fermés. Si son port était royal, aux yeux de Thor elle était semblable à une vipère. Entouré qu'il était par les hommes et femmes venus assister au Thing, il n'eut d'autre choix que de respecter le protocole.

 

« Mes plus sincères félicitations pour ton fils, Frigg. » sourit-il les dents serrés. « C'est un grand honneur qui lui est fait. »

 

« Je te remercie, Bâtard. Balder se montre digne d'éloges, lui. N'est-ce pas, Höd ? »

 

« En effet, Mère. » sourit le garçon aux yeux fermés. Puis il ajouta : « Tu sais, Thor, j'ai beau être aveugle, je sais reconnaître lorsque tu mens. »

 

Il retint son bras ; frapper la reine lors de l'accession au trône de son fils eut été d'un goût discutable. Pourquoi diantre tous fêtaient-ils ainsi la nouvelle royauté de Balder ? Le seul roi était Woden, par Donar ! Chacun semblait penser qu'il ne reviendrait plus jamais. Comment pouvait-il en être ainsi ? Woden était son père, son roi, son modèle ; il était invincible ; fort comme un ours ; rusé comme un renard ; agile comme un tigre. Il naviguait aussi bien que la déesse Selkie elle-même. S'il n'était toujours pas rentré, cela voulait simplement dire qu'il avait connu un empêchement. Pourquoi personne ne partait-il à sa recherche ? Frigg lui adressa un sourire condescendant avant de s'éloigner de Thor.

 

« Je suis surprise que tu te laisses parler ainsi, Thor Wodenson. » dit froidement Sif. « Lorsque je te fais la moindre remarque, tu m'envoies paître en Nifelheim, mais lorsqu'il s'agit de Frigg... Eh bien, on croirait que tu en perds les grosses couilles que tu dis posséder. »

 

« Silence, femme ! » rugit-il. « Prends garde de ne pas subir une correction pour tes affronts ainsi que ceux de Frigg et de Höd, par ricochet ! » A ces mots, le plus jeune des deux enfants se réfugia derrière la robe de sa mère.

 

« Merci de me donner raison... » renifla-t-elle. « Magni, Modi, venez. Laissons votre père seul quelques instants. »

 

Thor resta un moment à bougonner, vidant corne d'hydromel sur corne d'hydromel, espérant que l'alcool absorberait sa mauvaise humeur.

 

« Tu as quelque chose en tête, mon ami... » dit une voix douce, derrière lui.

 

« On ne peut rien te cacher, Loki Laufeyson... » maugréa-t-il en retour.

 

« La moquerie n'est pas ton fort... Laisse cela aux maîtres comme moi, et ouvre tes pensées. »

 

« Tu es bon juge de caractère. Tu sais très bien ce que j'ai en tête... »

 

L'homme mince sourit, son visage dans l'ombre projetée par les branches d'Yggdrasil.

 

« Possible. Mais je veux te l'entendre dire. »

 

« Tout le monde se réjouit de l'accession au trône de Balder, et personne ne se soucie du sort de mon père ! » explosa Thor.

 

« Personne ; certes pas. Je m'en soucie aussi. »

 

« Pourtant, tu restes là sans rien faire, comme les autres ! Voilà maintenant un hiver entier que Père aurait dû rentrer, en compagnie d'Oncle Vili et d'Odar ! Pourquoi personne ne part-il le chercher ? »

 

« Contrairement à toi, mon virulent ami, nous accomplissons nos devoirs de Theinar. Il existe une différence entre partir en exploration et en raid comme Woden, dans le but de ramener des richesses, et partir à l'aventure comme tu le fais, à la mode d'un bandit de grand chemin... Personne n'a d'intérêt à partir les dieux savent où à la recherche d'un roi disparu. »

 

« Il s'agit de mon père, dont tu parles ! » explosa Thor à nouveau. « N'es-tu pas censé être son plus proche ami ? »

 

« Il est difficile de parler d'amitié avec un vieux briscard comme Woden. Mais tu as raison, je suis ce qui s'approche le plus d'un ami, pour lui. Je ne fais que t'exposer la réalité, qu'elle te plaise ou non. Me hurler dessus n'y changera rien. »

 

« Alors si personne ne le fait, je partirai moi le rechercher ! »

 

« Si tu t'en crois capable... » sourit Loki. « Ce sont tes funérailles, après tout. » termina-t-il en tournant les talons, adressant un signe de la main.

 

Thor assista distraitement à la célébration de l'équinoxe de printemps, ce soir-là ; il ne prêta presque aucune attention au son des tambours battus par les chamanes, ni à Freyja qui menait les rites, nue devant les flammes, et participa d'un air absent. Il nota toutefois que Modi, le plus jeune de ses enfants, regardait la cérémonie d'un air émerveillé. Il était vrai qu'il découvrait le Thing et sa célébration pour la première fois. Il voyait certainement aussi le corps d'une femme pour la première fois, mis à part les quelques aperçus de sa mère qu'il aurait pu avoir, lorsque celle-ci se baignait ou se déshabillait pour la nuit. Mais Thor n'avait qu'une chose en tête, tant et si bien qu'il regagna sa tente aussitôt le rituel terminé. Sif avait à peine couché les enfants qu'il avait déjà commencé de rassembler quelques affaires.

 

« Thor, que fabriques-tu, à cette heure? » demanda-t-elle, agacée.

 

« Je partirai demain sur les traces de mon père. » répondit-il en continuant de fouiller dans les malles.

 

« Ne sois pas ridicule. » Sif s'arrêta un instant de brosser ses longs cheveux d'or. « Comment parviendrais-tu à suivre le chemin dont même Woden, marin, et grand explorateur, n'est jamais revenu ? »

 

« Peu importe, j'irai. C'est ce que je dois faire, et ceci tu le sais. »

 

« Je ne puis t'empêcher. Toutefois j'aimerais qu'enfin tu considères les devoirs que tu as comme Thein et comme père. »

 

« Laisse les enfants en dehors de cela, femme ! » tonna Thor. « De même que mes devoirs de Thein. Tu devrais t'estimer fortunée que je te fasse confiance assez pour avoir à charge ce titre en mon absence ! »

 

« Où t'en vas-tu, Père ? » demanda une petite voix.

 

« Et voilà, félicitations ! Tu as réveillé les enfants, à crier ainsi! »

 

Thor se retourna vers son fils aîné.

 

« Je pars à la recherche de grand-père Woden, Magni. »

 

« Je veux t'accompagner! » L'enfant se releva sur un coude.

 

« J'apprécie l'intention, » sourit Thor, « mais tu es encore trop jeune. Et puis, qui veillera sur ta mère et sur Modi, en mon absence ? »

 

« Je comprends. » répondit Magni.

 

Sif se dirigea vers la couchette et borda Modi.

 

« Rendors-toi, mon bébé. » susurra-t-elle.

 

A son tour elle se coucha sans décocher un mot à son époux.

 

Le lendemain, les hommes démontaient le camp, s'apprêtant à rentrer chacun chez eux après le Thing. Thor traversa la plaine jusqu'à trouver Loki, adossé à un arbre les bras croisés, invectivant ses servants qui, à son goût, s'affairaient trop lentement. Ses deux fils, Narfi et Vali, se tenaient de manière identique à ses côtés. Thor n'avait jamais apprécié les deux garçons ; ils étaient insondables, changeants, instables ; à peine plus qu'une extension de leur père. Thor héla Loki :

 

« Salut à toi, mon vieil ami ! Comment vas-tu en cette belle journée de début de printemps ? »

 

Le Thein serpentin lui lança une œillade circonspecte.

 

« Pose-moi ta question Thor. Ces fioritures sont inutiles. Faites attention à ce coffre ! » cria-t-il à l'attention de ses servants. « Son contenu vaut plus que toutes vos vies ! »

 

« Où Père est-il parti ? » demanda Thor sans plus de politesse.

 

« Comment le saurais-je ? J'étais son conseiller, non sa mère ! » A ces mots, ses deux fils ricanèrent.

 

« Tu étais son plus proche conseiller ! Il a dû révéler où donc il voyageait ! »

 

« Hé bien, je suis navré de te décevoir, mais je n'en ai nulle idée. Pourquoi ne pas voir à Breidablik ? Woden aimait à conserver trace de ses pérégrinations sur des tablettes. »

 

« C'est vrai, je n'y avais guère pensé... »

 

« Là est bien le problème, » sourit Loki. « Cela t'arrive trop peu... Y aurais-tu pensé que tu te serais épargné cet inutile détour. » Nouveau ricanement des deux garnements.

 

« Ainsi que ta délicieuse compagnie... » Répondit Thor, maussade. « Mes amitiés à Sigyn ton épouse...Narfi, Vali... » Les deux jeunes lui répondirent d'un signe de tête à peine poli.

 

En réalité, il avait espéré que Loki aurait su lui fournir les informations souhaitées sans avoir à passer par Breidablik. Car il devrait demander à consulter les tablettes à nulle autre que Frigg, l'épouse du roi disparu... De retour à sa tente, il dit au revoir à son épouse et ses enfants, qui feraient route vers Bliskirnir, tandis que lui voyagerait solitairement vers le nord. Sif ne lui adressa qu'un adieu tendu, les lèvres fermées.

 

« Je veillerai sur Mère et sur Modi. » sourit Magni, son aîné.

 

« Je sais que je peux compter sur toi, mon fils. Donar veille sur toi. Et sur toi aussi, Modi. » Lorsqu'il adressa un signe de la main à son cadet, celui-ci se cacha un peu plus derrière Sif. Thor s'en fut en soupirant, les yeux au ciel.

 

La traversée fut plutôt morne. Depuis son char tiré par deux puissants boucs, Thor regardait les plaines et les vallons défiler, fixant son regard sur la Couronne Gelée loin à l'horizon. Heureusement avait-il la compagnie des guerriers de Breidablik montés à côté de lui, en avant du chariot où se trouvait la reine et son fils. Il ne vit son frère que lors des pauses et des haltes nocturnes afin d'échanger quelques mots avec lui. Le jeune roi ne semblait pas très à l'aise et ne souhaitait visiblement que retrouver le confort de sa demeure. Il n'avait jamais été un grand voyageur, se rappela Thor avec dédain. Et dire que lui aussi tenait de Woden ! Les deux frères étaient aussi différents que le jour et la nuit. Thor reconnaissait que son frère était aussi habile aux jeux d'esprit qu'éloquent, mais il méprisait sa faiblesse, sa réserve, sa candeur. Tout comme leur père, il révérait la force et la robustesse, le combat et l'honneur. Jamais autant qu’aujourd’hui n'avait-il ressenti le fossé qui le séparait de son frère ; aussi évitait-il au maximum sa compagnie, préférant celles des Thingsmenn les accompagnant, des hommes aguerris dont la force n'était plus à prouver. Il chevauchait avec plaisir aux côtés de Heimdall. Ce dernier, bien que simple guerrier, méritait bien plus d'éloge que Balder, aux yeux de Thor.

 

« Ainsi tu comptes partir à la recherche de Woden. » dit le jeune homme du haut de son cheval.

 

« Certes. » répondit Thor, debout sur son char. « Puisque personne ne semble se soucier de son sort, il me revient d'aller à son secours ! »

 

« Je m'en soucie autant que toi ! Woden est comme un père pour moi ! Ne m'eût-il recueilli auprès d'Ægir, qui me trouva tout bébé sur une plage, je ne serais pas là aujourd'hui. D'après ce qu'il m'a raconté, ce fils de Troll de pêcheur souhaitait me rejeter à la mer, et je ne dus la vie sauve qu'à l’insistance de ses neuf filles, et au passage fortuné de Woden par sa halle ! »

 

« Woden est ton père. » corrigea Thor. « Il t'a officiellement adopté, et bien que tu n'en portes pas le nom, tu es tout autant un Wodenson que Balder, Höd ou moi. »

 

Le jeune guerrier sourit.

 

« Laisse-moi venir avec toi ! Laisse-moi rechercher Woden ! »

 

Le Thein roux éclata d'un rire sincère.

 

« J'apprécie ton enthousiasme, mon frère adoptif, mais tu es à peine un homme, du haut de tes quinze hivers. »

 

« Balder est plus jeune et il est déjà roi ! » protesta Heimdall.

 

« Et il se conforme à ses devoirs, tout comme toi aux tiens. Ta place est à Breidablik, à défendre ton roi et ton clan. Balder est à peine plus qu'un bébé, qui va veiller sur lui, si tu n'es pas là ? »

 

« Tu parles du roi ! » s'offusqua l'autre.

 

« Je parle avant tout de mon petit frère. » rit Thor. « Je te demande d'être son protecteur en l'absence de notre père. Te sens-tu à la hauteur de cette tâche ? »

 

Heimdall prit un air solennel et fier :

 

« Je ferai honneur au nom de Woden et protégerai son fils de ma vie ! »

 

« Je n'en attendais pas moins de toi... » sourit Thor, faisant claquer les rênes de son char.

 

Ils parvinrent à Breidablik, après quelques jours ; déjà, le paysage commençait de changer, à l'approche de la Couronne Gelée, dont la halle marquait l'entrée. Les arbres se faisaient plus éparses, la végétation moins dense, le sol plus rocailleux. Le convoi dut ralentir à mesure que la route grimpait vers les montagnes, longeant les berges de la Blanchécume, mais une fois parvenu au sommet du plateau, ils avaient vue sur toute la plaine æsyne ; lorsque le temps était particulièrement radieux, l'on pouvait observer jusqu'à la côte ou presque, et même sous un ciel couvert l'on distinguait clairement les plaines et les champs de Folkvangar, les lacs et les fjords de Sturmvangar, le plateau d'Hardangervid, et les vallons herbeux de Sigyngar loin à l'est.

 

Une fois la Grande Porte franchie, Thor traversa la cité et ses maisons basses, longeant les louvoiements de la Blanchécume entre les parois rocheuses de la Couronne Gelée. Confiant les rênes de son char à un guerrier, il se dirigea à grand pas vers les portes de la halle. Balder était assis à boire un Skyr chaud, ses servants s'affairant autour de lui, dirigés par la reine. Heimdall se tenait dignement debout à ses côtés, et Höd l'aveugle était là, secouant la tête en tous sens comme il le faisait toujours.

 

« Frigg, j'aimerais lire les tablettes laissées par Père après son dernier voyage. » demanda-t-il à peine arrivé. Il prit d'une main distraite la corne de bière que lui tendait une servante et la vida d'un trait.

 

« Et pourquoi donc, bâtard ? A peine suis-je rentrée chez moi, débarrassée de ton odieuse présence, que tu viens déjà m'importuner. » Elle dit cela sans le regarder, dirigeant les servantes qui rangeaient ses affaires de voyage.

 

Thor réprima l'envie qu'il avait de voir le visage royal fracassé, tuméfié, mortifié.

 

« Je souhaiterais partir sur ses traces laissées, et si je peux, vivant ou mort le retrouver. S'il est vivant, par chance, lui porterai secours, et s'il est mort, alors... Ramènerai son corps pour que Himinbjorg en soit le dernier séjour. »

 

« Oh, tu te crois donc capable de naviguer aussi bien que Woden ? » sourit Frigg d'un air moqueur. « Si ce peut me permettre de te voir disparaître, je te laisserai consulter ses tablettes. Il les conservait dans un coffre en nos appartements. Fulla, » dit-elle en se tournant vers une servante non loin, « va donc chercher pour le bâtard les tablettes de Woden. »

 

La jeune fille s'exécuta. Un silence tendu s'installa tandis que Thor faisait de son mieux pour ignorer le regard scrutateur de Frigg, ses yeux verts si pénétrants, son air si courrouçant. Il laissait voler son regard en tous coins de la sombre halle enfumée. Les guerriers qui se reposaient, les servants qui déchargeaient les malles, les femmes occupées sur leur métier à tisser, tous et toutes prenaient soin de ne se mêler des affaires de la reine-mère. Les chiens, majestueux animaux si semblables à des loups, dormaient tranquillement par terre, leur tête altière posée sur leurs pattes croisées. Fulla revint peu après, dans ses bras portant plusieurs lourdes tablettes de cire gravées d'une fine écriture.

 

Thor remercia hâtivement Frigg et s'en fut dans un coin de la halle. Il parcourut longuement les tablettes de cire sans trouver d'indices quant à la destination qu'avait alors choisie Woden pour son prochain voyage. Toutefois, l'un des derniers passages l'interpella :

 

Le voyage à Slavland se passa mieux que je l'espérais. Là où je m'attendais à devoir piller, conquérir par Gungnir ma lance, les populations locales se montrèrent plutôt amicales, quoique méfiantes. Je réussis à communiquer avec eux par des gestes et quelques mots, et pus échanger aulnes de laine et armes contre bijoux et provisions. Leurs steppes parsemées de toundra, leurs paysages mornes et froids, ne sont pas si différents d'Asaheim en hiver, et leur mode de vie pas si différent du nôtre. Nous pourrions installer un ou deux ports marchands sur les côtes, plus à l'est. Mais pour l'heure, rentrons ! Frigg me manque, par Beyla ! Les filles de Slavland sont belles et pleines d'un feu insatiable, mais elles n'ont pas la dignité de mon épousée. Qui plus est, mon bateau est plein d'une précieuse cargaison, l'automne point et les glaces bientôt recouvriront la Mer Nordique. Bien qu'il ne m'enchante guère de faire une halte si près de Nifelheim, cette terre maudite où seuls vivent les Draugar et les sorcières, nous devrons nous réapprovisionner chez Ægir, sur l'île de Hlesey. Il a beau être un Jotun, il est presque aussi honorable qu'un Æsim, et il parle notre langue. Je n'aurais donc pas à supporter cet infâme idiome qui est la leur.

 

« Que l'on prépare de nouveau mon char. » intima Thor en posant la tablette. « Je pars pour Hlesey. »

 

Il parcourut les plaines æsir en direction du nord-est par une magnifique journée ensoleillée à la douce brise. Il laissa son regard vaquer sur les montagnes de la Couronne Gelée, à l'ouest, sur la forêt d'Alfvid au loin à l'est, et sur la cime d'Yggdrasil, l'Arbre du Monde, qu'il pouvait voir même à telle distance. Le premier soir il fit une halte au milieu d'une plaine parsemée d'herbe courte et de rochers. Il établit son campement non loin d'un cours d'eau, sous un gros roc qui le protégerait du vent et d'une éventuelle pluie, et laissa brouter paisiblement les deux immenses boucs qui tiraient son char.

 

La lune était haut dans le ciel lorsqu'un bêlement strident le réveilla. En un instant il fut debout, marteau en main. Et il vit. Un immense humanoïde, nu, le cheveu hirsute, la peau rugueuse, difforme, affreux, tenait dans une patte massive l'un des boucs terrorisés. Un Troll ! Sans plus attendre, Thor lui asséna un coup de marteau dans le genou – la seule partie du corps monstrueux qui lui était accessible. Le Troll lâcha l'animal qui s'enfuit en bêlant et se retourna contre l'impudent imprudent qui avait eu l'outrecuidance de lui infliger cuisante blessure. L'énorme gourdin manqua Thor de peu. Le fils de Woden brandit à nouveau son marteau et l'écrasa sur les orteils du monstre, qui sautilla sur un pied, hurlant de douleur. Puis il leva son arme et l'abattit dans l'entrejambe du Troll, qui couina d'une manière assez cocasse pour une telle créature. Un nouveau coup de gourdin s'abattit pour rien et mordit le sol, brisant les cailloux et arrachant l'herbe. Thor arma son bras pour frapper à nouveau, mais reçut un pied massif dans le buste. A terre, il roula juste à temps pour esquiver un nouveau coup de gourdin, et un autre, et encore un autre. Luttant pour se relever, le souffle court, il n'eut le temps d'éviter l'énorme main griffue qui l'attrapa, et vit l'arme de bois levée dans les airs, prête à l'écraser comme un cafard.

 

« Attends ! » s'écria-t-il. Et à sa surprise le Troll suspendit son mouvement. Il put lire dans les yeux monstrueux les restes d'une humanité passée et se souvint des contes de son enfance : les Trolls étaient autrefois des hommes, comme les Æsir, jusqu'à ce que le Grand Cataclysme ne détruise leurs villages et ne les exile dans les hauteurs reculées des montagnes. Au fil des siècles, ils devinrent de plus en plus monstrueux et primitifs, touchés par le Rayonnement Magique. Le Troll semblait reconnaître, lointain souvenir rémanent, la langue des hommes. Thor devait gagner du temps ; pour la première fois, la force brute ne suffisait pas. Lui qui avait toute sa vie vaincu ses ennemis par le combat ou l'intimidation, il était aujourd'hui face à un adversaire plus puissant que lui. Qu'aurait fait Woden, à sa place ? Qu'aurait fait Loki ? Nul doute que tous deux auraient trouvé une ruse afin de se sortir de ce mauvais pas, ajoutant un nouveau fait d'arme à leur histoire. Réfléchis, Thor Wodenson ! Et soudain, il se souvint d'un détail, entendu dans un conte d'enfance.

 

« Dis donc, mon gros, tu aimes la poésie ? Les jolis mots, les longues phrases... » Le Troll sembla l'écouter avec attention. Thor devait gagner du temps, captiver le Troll par la parole, comme l'aurait fait Loki. « Sais-tu comment l'on désigne la terre, dans les poèmes des cinq royaumes ? Au Midland, ils l'appellent tout simplement ''la terre''. Nous autres, Æsir, l'appelons ''Champs Infinis.'' Les Vanir l'appellent ''Sentier de la Dame'', les Thurse ''la Verdoyante'', les Elfar la nomment ''Mère'', et les Nains ''la Grande Humide''. » Le Troll sembla l'écouter, mais au moment où Thor se tut il s'agita. Le Fils de Woden s'empressa de continuer ; il devait parler, peut importe ce qu'il disait :

 

« Et le ciel ? Sais-tu comment l'on appelle le ciel, en Asaheim ? ''Là-haut'' ! Et les Vanir, ''Tisse-vent'' ! Les Thurse ''Le Monde Au-Dessus'', les Elfar ''Joli-Toit'', et les Nains ''La Halle aux Mille Gouttes'' ! » Son esprit filait à toute allure, tentant de se remémorer les poèmes d'antan.

 

« Et la lune ! Nous l'appelons ''la Flamme'' ! Les Vanir la nomment ''la Grande Roue'', les Thurse ''Celle qui File'', les Elfar ''la Dise du Temps'', et les Nains ''la Brillante'' ! Quand au soleil, nous le nommons ''la Grande Orbe'', tandis que les Vanir l'appellent ''la Toute-Brillance'', et les Thurse « Brille-à-Jamais'' ! Les Elfar l'appellent ''la Belle Roue'', et les Nains ''la Tromperie de Dwalinn'' ! » Le Troll semblait écouter avec attention, dodelinant de la tête. Thor se demanda s'il comprenait un traître mot ou bien n'appréciait que les sons.

 

« Quant aux nuages, on les appelle ''Espoir de Pluie'' chez nous, tandis que les Vanir les nomment ''Moutons des Vents'' ! Les Thurse ''Espoir d'Eau'', les Elfar ''Force des Cieux'', et les Nains ''le Heaume des Secrets'' ! Le vent ? ''Soufflante'', ''Hennissante'', ''Hurlante'', ''Rugissante'', et ''Bourrasque'' ! » Thor surveillait nerveusement le sombre horizon.

 

« La mer, on la nomme ''Etendue Paisible'', ''Grande Vague'', ''la Halle aux Anguilles'', ''Remplisseuse'', et ''Profondeurs''. Et le feu ? ''Grande Flamme'', ''Flamme Sauvage'', ''Mordante'', ''la Rapide'', ''Le Brûloir''. Et la bière ? Tu aimes la bière, mon gros ? »

 

Le Troll souriait, désormais. Il posa Thor au sol, presque délicatement, et continua d'écouter.

 

« Nous autres la nommons ''Cervoise'', mais les Vanir ''la Mousseuse''. Les Thurse ''Gorgée Glacée'', les Elfar ''Vin de Grain'', et les Nains ''Nectar de Fête''. »

 

« … Ami ? » articula péniblement le Troll.

 

« Diantre ! Cela parle ? »

 

Un long moment passa ainsi, Thor récitant des poèmes d'antan, et le Troll répétant péniblement un mot par-ci par-là. Et soudain, le soleil pointa à l'horizon. Le Troll se retourna et sembla paniquer. Mais presque instantanément il se figea, une horrible grimace sur son grossier visage, et fut comme calcifié. Thor lui tapota le genou avec compassion.

 

« Désolé, mon gros, il semblerait que les légendes disaient vrai ; les Trolls se changent bien en pierre, lorsque le soleil les caresse. Si dans ta prochaine vie nos routes se croisent à nouveau, je t'offrirai une cargaison de bière... »

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